ÉDITO : DECRYPTAGE SUR LES COUPS D’ÉTAT AU MALI : À QUI LA FAUTE ?

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Lorsqu’on aborde l’épineuse question des coups d’Etat militaires en Afrique et concrètement au Mali, il est de notoriété publique que l’homme de la rue ne va pas par quatre chemins pour désigner le coupable aisément imaginable. À priori, le coup d’Etat militaire, communément appelé putsch chez les anglophones, est une crise constitutionnelle et institutionnelle marquée par le renversement, par l’armée, d’un régime politique démocratiquement installé au pouvoir par la voie des urnes. Du coup, ce renversement, généralement perpétré par un groupe de militaires qui s’empare du pouvoir par la force avec armes et bagages, avec le plus souvent effusion de sang, arrestation et détention arbitraire, arrêt des institutions de la république, est forcément blâmable et condamnable à plus d’un titre et avec la dernière rigueur qu’impose la loi. Par contre, une réaction simple ou plutôt une réponse facile à la question de savoir, qui sont les véritables coupables dans un putsch, peut paraître aux yeux de l’analyste politique ou du penseur averti comme un jeu d’amateurs ou de néophytes sans aucune expérience en la matière.

Il est vrai que les coups d’État militaires constituent, en soi, un véritable nœud gordien pour la nation et un défi coriace pour la communauté internationale qui y voit une épine en son orteil, un coup porté en plein visage à son prestige et à son aura. Qu’on ne soit donc pas étonné devant le malaise de nos unions sous- régionale et continentale, en l’occurrence, la CEDEAO et l’Union Africaine et même des grandes puissances telles que la France et l’UE qui brandissent sanctions économiques et diplomatiques, pressions politiques en vue de ramener l’ordre constitutionnel dans les récents évènements au Mali.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il est regrettable de constater qu’en soixante ans d’indépendance, le Mali a déjà enregistré quatre (4) coups d’Etat. En 1968, lorsque Modibo Kéita a été évincé du pouvoir par le général Moussa Traoré, le gouvernement français de Droite lui reprochait mordicus d’avoir instauré un régime socialiste proche de Moscou. Sur le plan national, il y avait une certaine élite qui se plaignait de ne pas profiter des retombées de ce système socialiste qui faisait la part belle aux classes populaires. L’armée s’est donc saisie de cet « alibi » de paupérisation et de complotisme russo-malien visant à rompre avec l’ancienne puissance coloniale, pour opérer le premier putsch de l’histoire du Mali huit (8) ans seulement après l’indépendance de la jeune Nation.
Même si on reconnait au régime autoritaire de Moussa Traoré quelques vertus à savoir la discipline, la ponctualité et l’assiduité entre autres, sa gouvernance n’échappa pas aux abus de tout régime à parti unique : pouvoir centralisé autour de la personne du chef de l’Etat, dérive dictatoriale, musellement de l’opposition, emprisonnement extra-judiciaire, torture etc.
De toute évidence, Moussa Traoré devait marquer son peuple en se démarquant de la liberté bienveillante de son prédécesseur, en appliquant un rigorisme répressif qui a fini par lasser ses administrés et à susciter une vive opposition. La contrainte de privatisation imposée par le FMI et la Banque Mondiale à travers le fameux plan d’ajustement structurel, avec ses vagues de licenciements, n’est pas pour améliorer les choses. Dans ce contexte déjà tendu, la France jeta un véritable pavé dans la marre à travers le retentissant discours de la Baule, où le président François Mittérand subordonnait l’aide au développement à la démocratisation des institutions et au multipartisme. Ce défi démocratique lancé aux chefs d’Etat à travers le « vent de l’est » va affaiblir le pouvoir autoritaire de Moussa et ouvrir la porte aux multiples revendications de liberté et d’organisation d’élections libres et transparentes. Le durcissement du régime et les répressions sanglantes des étudiants vont aboutir au 2eme putsch survenu dans la nuit du 26 mars 1992 et mettant fin au régime de Moussa Traoré.
Le cerveau de ce putsch en la personne du colonel Amadou Toumani Touré avait bénéficié en son temps d’un immense aura populaire qui l’a certainement encouragé à abandonner le treillis pour se présenter à deux reprises aux élections présidentielles. Mais ATT comme l’appellent affectueusement les maliens, a fini par être rattrapé par la malédiction qui veut que celui qui tue par l’épée, périsse par l’épée. Il sera à son tour renversé en 2012 par un certain Amadou Haya Sanogo suite aux évènements liés à la chute de Mohamar Khadaffi.
Il faut rappeler en âme et conscience que le dernier coup d’État au Mali paraît pour le moins singulier mais pas du tout surprenant, en ce sens que le délabrement du tissu social et l’avalanche des crises socio-politico-économiques et sécuritaires qui se sont exacerbées ces derniers temps préparaient à cela. Même si la CEDEAO ne veut pas le reconnaître, le pays était au bord du gouffre, et ça, tout citoyen malien le sait. En son temps, le président Mahmadou Issoufou du Niger avait tiré la sonnette d’alarme en déclarant lui-même que le Mali était devenu le maillon faible dans la lutte contre le terrorisme, faisant état des djihadistes basés à la frontière nord-est et qui quittaient le territoire malien pour commettre des attaques au Niger. Cela aurait pu causer une crise de confiance entre les deux pays alliés, il n’en était rien.
La triste réputation du Mali en tant que « pays pourvoyeur de terroristes » s’étend à tous les pays limitrophes, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Niger qui se plaignent d’accueillir sur leur sol des djihadistes maliens, et ceci malgré la présence de la MINUSMA , de la Force Barcane et du G5 Sahel sur le territoire du Mali. Ces forces d’ailleurs qualifiées de « forces d’occupation » agissent en toute insubordination pour ne pas dire en toute hégémonie, comme s’il n’y avait pas de pouvoir central au Mali. Les raisons ne sont pas à rechercher ailleurs, dans un pays indépendant qui se respecte, le chef de l’Etat se doit d’agir en chef suprême des armées en supervisant sans faille toutes les opérations militaires relevant de son territoire. En clair, les commandants des forces Barcane et de la Minusma ont l’obligation de rendre compte au Président de la République de toutes leurs campagnes militaires, de toutes leurs sorties avant de se plier au même exercice envers la France et l’ONU. Tel ne fut pas le cas sous le régime du Président IBK. Pire, l’armée malienne est réduite en subordonnée des « forces d’occupation » interdite de toute opération sans l’aval de Barcane ou de la Minusma. Ceci met en lumière la faible marge de manœuvre de cette armée-martyre dont les éléments sont tués par centaines à cause du manque notoire de moyens logistiques, de commandement et de stratégie militaire adéquate. Sommes-nous encore dans un pays indépendant ?
Les antécédents du dernier putsch en date du 18 Août 2020 sont nombreuses et suscitent autant de psychoses, de mécontentements et de malaises sociaux : l’extension des attaques djihadistes doublées de conflits communautaires qui s’étend jusque dans la région de Mopti et de Kayes et de Ségou, occupant les ¾ du pays, les grèves des médecins, des magistrats ou des enseignants, paralysant le système éducatif, l’accès au soin et à la justice équitable pour les citoyens maliens. De l’histoire récente du Mali, jamais une classe politique ne fut allée aussi loin dans le jeu mortifère de la corruption, de la gabégie et du népotisme.
De facto, le peuple malien vit une grande frustration lors de la réélection d’IBK en Août 2018 pour un deuxième mandat, lors d’une élection émaillée de fraudes et d’irrégularités. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase fut les dernières législatives d’Avril 2020. Comme conséquences directes, le gouvernement d’Ibrahim Boubacar Kéita et son dernier premier ministre en date Boubou Cissé, a perdu toute crédibilité aux yeux de la population, la pauvreté de plus en plus galopante des familles maliennes due à la conjoncture économique difficile, la déscolarisation des jeunes, l’exacerbation des braquages et du vol à main armée, la montée du terrorisme qui menace d’embraser tout le pays.
Le Mali doit donc tirer des leçons surtout des deux derniers putschs de son histoire. Est-il besoin de le rappeler, le coup d’État de 2012 avait précipité le pays dans le gouffre du terrorisme islamiste, instauré par des groupes extrémistes sans foi ni loi. L’ingérence de l’armée dans la vie politique n’est pas sans conséquence sur la bonne marche du pays. ATT lui-même en bon militaire reconnait lors de l’investiture du Président de la transition le 25 septembre dernier que « sa victoire en 2012 face aux politiciens est une anomalie », une façon de dire combien les politiciens ont montré leur limite, et d’ajouter que « les coups d’Etat ne sont pas une solution aux problèmes maliens ».
Il appartient donc au peuple de faire preuve de maturité politique afin de placer « l’homme qu’il faut à la place qu’il faut » car les dirigeants mal élus finiront toujours par les mêmes bassesses qui mènent au coup d’Etat. Les électeurs doivent s’abstenir.

Ayao AKPLA/Duniya kibaru.net

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