LUS-D : « UN ARTISTE PEUT ÊTRE TOUT LE MONDE MAIS TOUT LE MONDE NE PEUT PAS ÊTRE UN ARTISTE ».

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Il est artiste, chanteur, compositeur et étudiant à la filière Arts et Culture de l’Université Abou Moumouni de Niamey. Son nom, TCHIBOZO Fidel Ousmane AURLUS Alias LUS-D. Il a bien voulu nous accorder une interview autour des pratiques artistiques et culturelles au sein de l’Université Abdou Moumouni (UAM) de Niamey, notamment, sur la question « des perceptions et pratiques des arts et de la culture des différents acteurs à l’UAM ». Au cours de cet entretien, LUS-D, puisque c’est de lui qu’il s’agit, nous a confié que : « Un artiste peut être tout le monde mais que tout le monde ne peut pas être un artiste ».

Duniya kibaru.net : Veuillez, s’il vous plait, vous présenter à nos lecteurs.

  • LUS-D : Moi c’est TCHIBOZO Fidel Ousmane AURLUS. Je suis à l’UAM, je suis étudiant en master 1 Arts et Culture, parallèlement je suis artiste auteur compositeur. On me surnomme LUS-D, je suis dans un groupe qui fait de la musique du monde.
  • Le thème qui fera l’objet de notre entretien est : « Les perceptions et pratiques des arts et de la culture des différents acteurs à l’UAM ».
    Mais avant d’entrer même dans le vif du sujet, nous aimerions savoir ce qu’est l’Art et la culture pour LUS-D ?
  • LUS-D : Selon moi, l’art c’est cette faculté de faire quelque chose qui sort du commun. L’art englobe tout ce qui est extraordinaire, mais qui transmet un certain nombre de messages, un point de vue de l’artiste lui-même. C’est une démarche aussi à mon avis pour régler un problème ou exprimer un certain souci ou l’envie de faire quelque chose. C’est une démarche vraiment parlante. En ce qui concerne la culture, je pense qu’elle est propre à chaque nation, chaque groupe ethnique, chaque milieu, chaque environnement, c’est l’ensemble de tous ce qui est pratique, ça peut ne pas être des pratiques, ça peut être aussi dans le comportement. Je pense que l’art et la culture sont quand même deux choses qu’on ne peut pas dissocier parce qu’un artiste est toujours dans la sphère culturelle de son espace.
  • Quels sont, selon vous, les acteurs de l’art au sein de l’université Abdou Moumouni de Niamey, aussi bien au plan institutionnel, qu’individuel ?
  • LUS-D : Au sein de l’UAM, le grand noyau qu’on peut citer pour l’art ici c’est la Filière Arts et Culture. Je pense que c’est cette filière-là qui essaie vraiment de montrer l’importance de l’art ici au sein de l’université Abdou Moumouni. Mais il faut aussi noter qu’avant cette filière, il y a la fac des lettres où il y a beaucoup de littéraires, beaucoup de gens qui ont écrit pas mal de bouquins, d’œuvres littéraires. On peut aussi citer par exemple les activités culturelles qui se font par l’université, telles que les journées culturelles de chaque faculté, on voit qu’il y a une connotation artistique quand même. Il y a beaucoup de spectacles qui se font par exemple à la place, Amadou Boubacar, communément appelée la place AB. Il y a plein d’autres choses mais les acteurs vraiment de l’art, au sein de l’université, ça commence déjà par les étudiants eux- mêmes mais c’est propulsé par cette filière Arts et Culture, parce qu’il a fallu la naissance de cette filière pour qu’on reconnaisse vraiment l’art comme une discipline à enseigner à l’université, ici, à Niamey.
  • Que voulez-vous dire par l’art comme discipline ?
  • LUS-D : Oui, l’art, comme discipline, par exemple, nous, quand on faisait nos sons, on ne considérait pas ça, les gens ne voyaient pas que c’était de l’art. On disait seulement qu’on est des artistes et tout, mais si on fait un bond dans le passé, pour la plupart des gens, l’art c’est peut – être un peintre qui a réalisé un beau tableau, un Picasso, ou un truc comme ça. Donc on ne reconnaissait pas cette importance, on ne voyait pas la valeur de cet art-là. Il a fallu qu’il ait une filière d’Arts et Culture pour dire que ben non, écoutez, ce sont des gens qui arrivent à faire ce qu’une personne normale, ordinaire ne peut pas faire, et on peut enseigner à une personne ordinaire à faire ce qu’un artiste peut faire. Donc moi je pense qu’ici à l’université, ce cadre-là pour la filière Arts et culture, ça donne vraiment une importance, une connotation, une force, une identité, un respect, ça impose le respect vis-à-vis de l’art.
  • Quelles perceptions, LUS-D, en tant qu’étudiant à l’UAM, d’une part, et d’autre part, en tant qu’étudiant – artiste, les gens, les acteurs de l’UAM, ont, à la fois de l’art et des pratiques artistiques qui se déroulent au sein de l’UAM ?
  • LUS-D : Je pense que c’est un phénomène nouveau pour la plupart des gens ici à l’Université, de voir des étudiants en train de danser en plein air, de jouer des pièces de théâtre à l’Université. Je pense que c’est un peu nouveau pour la plupart des gens, dans les commentaires on entend : « Ils n’ont rien à faire, voilà, ils s’amusent et tout ». J’ai même, en sourdine, assisté à des conversations, entre étudiants, d’autres facultés qui disaient : « Ah ben, je ne vais pas me casser la tête à avoir mon bac et venir passer mon temps à danser et tout ça ! Je ne vois pas l’avenir dedans ». Ce sont des visions de personnes qui méconnaissent l’art. Danser ou chanter, c’est le côté pratique de l’art, mais ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’il y a tout un travail autour de l’art et de la Culture. Mais il n’y a pas que danser et chanter, ce n’est pas que faire la fête, il y a quand même un sérieux, derrière, tel qu’étudier l’histoire des arts (musique, théâtre, danse, littérature…) et je pense que c’est en train de changer petit à petit grâce aux efforts de l’administration d’AC-LAC, et, des étudiants, qui, vraiment, se donnent à fond, dans cette filière, pour montrer une autre image de cette danse qu’on fait en plein air ou bien des chants ou bien des pièces théâtrales qu’on essaie de mettre en scène. ça va changer peut-être, pas maintenant, tout de suite, peut-être dans cinq ans, dix ans, les gens vont reconnaitre la valeur de l’art, en tant que discipline Universitaire, à part entière.
  • Quel est votre ressenti, lorsque vous avez parlé, tout à l’heure, de la perception, de ce que les gens disent, en coulisse ou bien en sourdine, sur l’art et la Culture, que ce n’est pas pour chanter et danser qu’ils ont obtenu leur baccalauréat ?
  • LUS-D : À ce genre de situation, quand tu te rends compte qu’ils sont convaincus de ce qu’ils pensent, tu as deux possibilités, tu as deux choix, soit tu leur dis : « ah écoutez, ce n’est pas vraiment ça ! ». Tout en avançant des arguments pour essayer de les dissuader de leurs pensées, soit tu laisses faire, tu laisses constater d’eux – mêmes, avec le temps, qu’ils étaient dans l’erreur. Personnellement, face à ce genre de situation, je choisis de laisser la personne constater qu’elle était dans l’erreur parce que la plupart des gens sont distants envers des choses qu’ils ne maîtrisent pas. C’est assez général, l’être humain, quand il ne connait pas quelque chose, ou quand il ne maîtrise pas une chose, tout de suite, c’est soit ce n’est pas bon, c’est soit il s’en distance. Je pense que la meilleure façon, c’est de laisser la personne, à son rythme, découvrir l’art, la culture, enseignés à l’université, découvrir que ce n’est pas du n’importe quoi, découvrir que ce n’est pas de l’amusement. L’art, c’est du travail dans le plaisir, parce qu’en tant qu’artiste, franchement, quand je sors d’un concert ou d’un studio d’enregistrement, c’est beaucoup de travail derrière mais c’est un travail plaisant, ça me procure vraiment beaucoup de plaisirs.
    Je pense que toutes ces personnes qui ont cette vision négative de l’art enseigné dans le cadre de l’Université, de les laisser, à leur rythme, découvrir la vraie valeur de l’art. Il ne faut pas forcer quoi que ce soit, petit à petit l’oiseau fait son nid, il faut les laisser découvrir, à leur rythme, la valeur de l’art et pourquoi l’art a besoin d’être enseigné ici à l’Université, pourquoi il faut dédier toute une filière à l’art et à la culture.
  • En tant qu’étudiant à la filière Arts et Culture de l’UAM, avez-vous une idée des genres de pratiques artistiques qu’on retrouve au sein de l’UAM ?
  • LUS-D : Je crois qu’il y a deux grands groupes, il y a le théâtre et la danse. Le théâtre ne passe pas inaperçu, avec « théâtre de route » un projet initié par les étudiants de la filière Arts et Culture qui permet d’apporter le théâtre aux populations, notamment, les lycéens, les initier au théâtre. Quant à la danse elle ne passe pas inaperçu aussi parce qu’avec l’espace, arts et culture, sous le grand hangar, dans la semaine, il y a au moins trois cours de danse à l’air libre, ça, ça ne passe pas inaperçu, rien que la musique, ça attire l’attention.
    Il y a aussi des séances de médiation culturelle, parce qu’on a animé des séances de médiation culturelle ici à l’Université, à la faculté des lettres avec d’autres étudiants d’autres facultés et le fait d’aller vers eux, leur faire rencontrer cette toute nouvelle discipline de médiation, est vraiment extraordinaire parce que c’est une façon de créer une rencontre génératrice entre une œuvre d’art et un public cible. Ces séances de médiation culturelle sont même amenées hors de l’université dans des endroits comme le Musée National, les lycées. Tout cela pousse les gens à voir l’art comme une véritable voie professionnelle.
  • De votre vision de l’art, quelles sont, selon vous, les forces et les faiblesses de ces pratiques artistiques au sein de L’UAM ?
  • LUS-D : Je vais commencer par les faiblesses, les faiblesses, c’est que je trouve qu’il n’y a pas assez, je trouve qu’on peut en faire encore plus et il faut en faire plus, il faut donner, donner, donner, encore et encore. Je parle des pratiques artistiques, notamment, la danse, les médiations culturelles, la photographie, la peinture. Il faudrait que dès qu’on rentre à l’université qu’on sente une touche artistique, par exemple à l’entrée de chaque faculté il y a des sculptures d’animaux, c’est bien, c’est très bien d’avoir pensé à faire ça, ça veut dire que quelque part, il y a ce souci artistique, de saupoudrer un peu l’université. Je pense qu’il faut en donner plus. Ça doit passer par les étudiants en arts et culture. De la même manière que quand on voit, un bataillon de militaires, passer, on sait que ce sont des militaires, on n’a même pas besoin de parler, rien qu’à les voir on sait qui ils sont. De cette même manière dès qu’on voit les étudiants en arts et culture il faudrait qu’on dise : « ah tiens, ça ce sont des étudiants en arts et culture de la filière Arts et culture de l’UAM ! ». Il faut multiplier les pratiques, il faut multiplier les cours de danse, pourquoi pas proposer des cours de danse pour les autres étudiants qui sont au campus par exemple, on peut trouver le moyen d’avoir une salle de danse pour proposer des cours de danse animés par les étudiants de la filière, il y aura plus d’activités artistiques, et proposer pleins de séances, médiation culturelle. Déjà, le théâtre de route fait beaucoup de choses. Il faut peut-être créer encore un théâtre interuniversitaire ou inter-faculté, je ne sais pas, mais il faut multiplier les actions, je pense qu’il faut les multiplier, je trouve qu’il n’y en n’a pas assez.
    En ce qui concerne les forces, je trouve qu’il y a la volonté, il y a de l’engagement de tous les acteurs artistiques et culturels de l’UAM, surtout à l’administration de la filière Arts et Culture, il y a vraiment de l’engagement à changer les choses et il y a eu des batailles qui ont été gagnées comme, notamment, permettre qu’il y ait un baffle qui sonne pendant que d’autres sont dans des amphithéâtres, non sérieusement c’était inconcevable, ce n’était pas du tout imaginable de voir un baffle qui sonne, de voir des gens danser pendant que d’autres sont dans des amphithéâtres. Il y a l’envie de faire progresser l’art et il y a du soutien, même si ce n’est pas assez, quand même c’est énorme. Il y a du soutien des partenaires qui soutiennent l’initiative de la filière arts et culture et il y a aussi la conversion je dirai de certains enseignants chercheurs dans la voix d’une acceptation ou même d’une promotion des activités artistiques, ce qui n’était pas le cas avant. Je pense que ça fait son petit bout de chemin mais ça va aller.
  • En tant qu’étudiant – artiste, comment voyez-vous l’avenir des arts et de la culture au sein de l’UAM ?
  • LUS-D : Très, très prometteur parce que déjà, nous, sans cette formation ici à la filière arts et culture, on a réussi à faire pas mal de choses. Au Niger dans le domaine de la musique, il n’y a pas de maison de production, donc on a marché en auto – production, on a fait des albums, on a fait des clips, on a fait des tournées. Si aujourd’hui il y a toute une institution qui enseigne, qui soutient, qui ouvre des portes pour l’art et la culture, je pense que c’est très prometteur. Ça veut dire que des artistes comme moi qui viennent suivre cette formation, qui est diplômante, c’est vraiment très positif parce qu’au sortir de cette formation, il y aura cette aptitude à former d’autres personnes dans le même domaine, à enseigner ce qu’on a appris ici et je pense que l’art est en train de devenir professionnel, enfin au Niger, et ça, grâce au cadre que l’UAM offre à travers la filière arts et culture.
  • Quelles perceptions avez-vous personnellement des pratiques artistiques qui cohabitent avec les pratiques religieuses au sein de l’UAM ?
  • LUS-D : Je pense que les pratiques artistiques et religieuses sont comme l’eau et l’huile, il ne faut pas les mélanger, ça ne peut pas se mélanger. D’abord il faut distinguer la religion de la culture, parce que la foi c’est différent de la culture, je prends un exemple : la foi chrétienne, ce n’est pas la culture de Rome, la foi musulmane, ce n’est pas la culture de l’Arabie Saoudite, sans pour autant blasphémer je trouve qu’il faut dissocier la foi (n’importe quelle foi) de la culture ; les activités, les pratiques artistiques qui se font ici sont différentes de nos religions. Même dans les pays religieux ils ont des pratiques artistiques qui se font, qui n’ont rien à voir avec les pratiques religieuses. Je pense qu’il n’y a pas d’ambigüité à ce niveau, l’art c’est l’art, la religion, c’est la religion et la religion, ma foi, je dirai, je n’aime pas trop parler de religion, je préfère parler de foi, parce que la foi c’est un contrat entre un individu et son Dieu. Les pratiques artistiques, c’est tout ce que cet individu peut pratiquer dans le domaine de l’art ou de sa culture (ses danses rituelles, les danses de sa tradition, tous ce qui l’entoure). Donc, ce sont deux choses qui ne sont vraiment pas à mélanger.
  • Quel est le mot de la fin pour vous ?
  • LUS-D : Le dernier mot, ce que je veux dire, c’est saluer l’effort qui est fait ici à l’UAM à travers la filière arts et culture et remercier aussi toutes les personnes qui œuvrent pour que l’art et la culture soient vraiment une discipline à part entière, professionnelle, enseignée à l’UAM. Un mot aussi à l’endroit de tous les étudiants, de se dire que l’art, ce n’est pas de l’amusement. Un artiste peut être tout le monde mais tout le monde ne peut pas être un artiste.
    • Propos recueillis par Korotoumou Djilla

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